
Un projet peut disposer d’un budget conséquent, d’un chef de projet expérimenté, d’un planning détaillé, d’un fournisseur reconnu, d’une équipe mobilisée et d’un comité de pilotage parfaitement organisé… tout en n’étant pas réellement gouverné.
Il lui manque parfois l’élément le plus important : un sponsor métier qui assume les décisions, les arbitrages et les résultats.
Le sponsor n’est pas simplement la personne dont le nom figure en haut de l’organigramme du projet. Ce n’est pas non plus le dirigeant qui ouvre la réunion de lancement avec quelques phrases sur « l’importance stratégique de la transformation », puis disparaît jusqu’au prochain comité exécutif.
Son rôle est beaucoup plus exigeant.
Le sponsor protège la priorité du projet lorsque d’autres urgences apparaissent. Il tranche lorsque les intérêts des directions divergent. Il mobilise les métiers. Il exige la disponibilité des personnes indispensables. Il accepte les renoncements nécessaires. Il défend le projet lorsque celui-ci remet en cause des habitudes, des responsabilités, des budgets ou des territoires historiques.
Surtout, il porte la responsabilité du résultat.
Cette responsabilité ne consiste pas uniquement à vérifier que la technologie a été livrée. Elle consiste à s’assurer que le projet produit réellement les effets attendus : amélioration d’un processus, réduction d’un risque, augmentation de la productivité, amélioration de la qualité de service, diminution des délais, développement du chiffre d’affaires ou transformation durable d’une pratique métier.
Sans sponsor actif, le projet peut avancer techniquement tout en restant bloqué organisationnellement.
Les réunions continuent. Les tableaux de bord sont produits. Les indicateurs passent du vert à l’orange, puis parfois au rouge. Les prestataires livrent leurs lots. Les équipes techniques corrigent les anomalies. Les comités de pilotage examinent des dizaines de diapositives.
Mais les décisions essentielles restent en suspens.
Faut-il modifier le processus existant ou adapter l’outil aux anciennes pratiques ? Faut-il maintenir une fonctionnalité coûteuse demandée par une minorité d’utilisateurs ? Quelle direction doit renoncer à une exigence devenue incompatible avec le calendrier ? Quels collaborateurs doivent être réellement dégagés de leurs activités habituelles pour participer au projet ? Qui assumera la baisse temporaire de productivité liée au déploiement ?
En l’absence de sponsor, ces questions sont rarement tranchées clairement.
Elles sont reportées au prochain comité. Elles font l’objet d’une nouvelle étude. Elles sont reformulées pour éviter de mettre en évidence le désaccord. Elles sont parfois abandonnées au chef de projet, alors qu’il ne dispose ni de l’autorité hiérarchique ni de la légitimité politique nécessaires pour décider.
Le chef de projet devient alors responsable de tout, sans avoir le pouvoir de résoudre les principaux obstacles.
Il doit convaincre des managers de libérer des ressources. Il doit arbitrer entre plusieurs directions. Il doit répondre aux inquiétudes des utilisateurs. Il doit contrôler le fournisseur. Il doit maintenir le planning. Il doit rassurer la direction générale. Il doit annoncer les retards sans pouvoir traiter leurs causes véritables.
Cette situation est injuste pour lui et dangereuse pour l’organisation.
Un chef de projet peut organiser, coordonner, alerter et proposer. Il ne peut pas remplacer un sponsor absent.
De la même manière, la DSI ne peut pas se substituer durablement au métier. Elle peut concevoir une architecture, sécuriser les données, intégrer les systèmes, encadrer les fournisseurs et garantir la qualité technique. Elle ne peut pas décider seule de la façon dont une direction commerciale doit travailler, dont une usine doit organiser ses opérations ou dont une fonction financière doit modifier ses contrôles.
Un projet numérique n’est pas gouverné parce que la DSI en assure le suivi. Il est gouverné lorsqu’un responsable métier assume les choix qui touchent au fonctionnement réel de l’entreprise.
C’est pourquoi la désignation du sponsor doit intervenir avant le lancement du projet, et non lorsqu’une crise apparaît.
Avant d’engager le budget, plusieurs questions doivent être posées.
Qui décidera lorsqu’un arbitrage opposera deux directions ? Qui rappellera aux métiers que leur participation n’est pas facultative ? Qui acceptera de supprimer une demande devenue trop coûteuse ? Qui expliquera au comité exécutif qu’un délai supplémentaire est nécessaire ? Qui assumera les conséquences opérationnelles du changement ? Qui vérifiera, après la mise en production, que les bénéfices annoncés ont réellement été obtenus ?
Si personne ne peut répondre clairement à ces questions, le projet n’a pas encore de sponsor.
Il dispose peut-être d’un financeur, d’un soutien institutionnel ou d’un dirigeant référent. Ce n’est pas la même chose.
Un sponsor crédible doit disposer de trois qualités.
La première est la légitimité. Il doit avoir l’autorité suffisante pour arbitrer entre les parties prenantes, mobiliser les ressources et imposer les décisions nécessaires.
La deuxième est la disponibilité. Un dirigeant très haut placé mais constamment absent n’apporte qu’une gouvernance théorique. Le sponsor doit être présent aux moments décisifs, pas uniquement lors des communications officielles.
La troisième est l’engagement sur les résultats. Il doit demander des preuves, suivre les indicateurs utiles et vérifier l’adoption réelle de la solution. Il ne doit pas se contenter d’un compte rendu annonçant que le projet a été « livré dans le périmètre ».
Car un projet peut être livré sans être adopté.
Un nouvel outil peut être installé alors que les utilisateurs continuent à travailler dans leurs anciens fichiers. Un processus peut être officiellement transformé alors que les contournements se multiplient. Une plateforme peut être techniquement disponible alors que les données restent incomplètes. Une application peut être déployée alors qu’elle n’améliore ni la qualité, ni les délais, ni les coûts.
La livraison marque la fin du projet informatique. Elle ne prouve pas la réussite de la transformation.
Le sponsor doit donc rester engagé après la mise en production.
C’est souvent à ce moment que les difficultés les plus révélatrices apparaissent : adoption insuffisante, formation incomplète, qualité de données dégradée, règles métier mal comprises, responsabilités mal définies, anciens outils maintenus « temporairement » et bénéfices difficiles à démontrer.
Sans sponsor, la pression pour corriger ces problèmes diminue rapidement. L’équipe projet est dissoute, le fournisseur clôture sa mission et l’organisation apprend à vivre avec une solution imparfaite.
Le coût réel de cette absence de gouvernance apparaît plusieurs mois plus tard : doubles saisies, perte de confiance, dette technique, multiplication des exceptions, retour aux fichiers personnels et nouveaux projets lancés pour réparer les conséquences du précédent.
Dans les organisations que j’ai accompagnées, la différence ne venait presque jamais d’un outil miraculeux.
Elle venait de la capacité à poser les faits, à rendre les arbitrages explicites, à attribuer les responsabilités et à vérifier que les décisions produisaient réellement l’effet attendu.
Les projets qui réussissent ne sont pas nécessairement ceux qui disposent du budget le plus important, du cabinet de conseil le plus prestigieux ou de la technologie la plus récente.
Ce sont souvent ceux dans lesquels un sponsor accepte de dire clairement ce qui est prioritaire, ce qui ne l’est plus, ce qui doit changer et qui doit agir.
La technologie peut être livrée sans sponsor.
La transformation, elle, ne le peut pas.
Avant votre prochain lancement, posez donc une question simple : avons-nous nommé un véritable sponsor, ou avons-nous seulement trouvé un dirigeant qui accepte que son nom apparaisse sur la première diapositive ?
Je développe cette approche de la gouvernance, du rôle des dirigeants, des métiers et de la DSI dans mon livre « Révolution numérique ! Comprendre, apprendre, décider, agir ».
Le livre est disponible ici :
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Et dans vos projets, le sponsor est-il réellement présent lorsqu’il faut décider, renoncer et assumer les résultats, ou uniquement lorsqu’il faut communiquer ?
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