Pourquoi les DSI quittent la technique… et pourquoi c’est une erreur

Dans les grandes entreprises, un phénomène silencieux mais massif s’installe : les DSI s’éloignent de la technique. Pris dans les arbitrages budgétaires, les jeux politiques internes, les comités de pilotage et les relations fournisseurs, nombre d’entre eux finissent par n’être que des diplomates en costume sombre.

Une évolution présentée comme “naturelle” dans une organisation moderne.

Mais pour beaucoup d’équipes terrain, elle est en réalité devenue un frein.

Car un SI ne se pilote pas comme un PowerPoint : il se pilote en comprenant la complexité technique qui le fait tenir debout.

Un DSI devenu manager avant d’être technicien

Dans la plupart des grands groupes, on attend désormais d’un DSI qu’il soit avant tout un manager :

– qu’il sécurise les budgets,

– qu’il participe au COMEX,

– qu’il arbitre les priorités,

– qu’il gère les crises,

– qu’il négocie avec les prestataires,

– qu’il donne une vision stratégique.

Cette réalité est indiscutable : à ce niveau, la fonction nécessite une compétence politique.

Le problème survient lorsque cette dimension prend le dessus sur tout le reste.

Lorsque le DSI devient un “ex-technique”, coupé de ce qui fait réellement tourner le système d’information.

Et que la technique est déléguée, puis oubliée.

Dans certaines organisations, le DSI ne connaît plus :

– l’architecture réseau,

– les dépendances critiques,

– les chaînes applicatives,

– les contraintes cybersécurité réelles,

– l’état réel des environnements,

– les niveaux de dette technique.

Il dépend de chefs de projets, d’architectes, de prestataires…

Parfois pour des décisions qui devraient être évidentes à son niveau.

Quand le décalage devient un risque stratégique

Cet éloignement n’est pas seulement un malaise interne.

C’est un risque.

Dans de nombreux incidents majeurs analysés ces dernières années, la même cause revient :

le décideur n’avait pas la vision technique lui permettant de comprendre l’impact des décisions prises.

Exemples concrets constatés dans plusieurs organisations :

migration cloud décidée sans analyser les interconnexions MPLS, provoquant une explosion des temps de réponse.

désactivation d’un cluster pour “économiser”, sans comprendre qu’il soutenait la charge de fin de mois.

refus d’investir dans le monitoring, car “non prioritaire”, jusqu’au crash complet sans alerte préalable.

choix d’un prestataire low-cost pour un service critique faute de connaissance technique permettant de réfuter l’offre.

validation de mises en production sans comprendre les risques réels, car les bullet points fournis par les équipes ne suffisaient pas à mesurer l’impact.

Ce type d’erreurs ne vient pas d’un manque de bonne volonté.

Il vient d’un DSI qui arbitre sur des notions abstraites qu’il ne maîtrise plus.

Le terrain a besoin d’un DSI qui comprend le terrain

Beaucoup de responsables infrastructure ou applicatif témoignent du même phénomène :

ils passent plus de temps à “traduire” les enjeux au DSI qu’à les traiter.

Quand une équipe doit expliquer ce qu’est un reverse proxy, un cluster actif-actif ou un réseau segmenté pour obtenir un budget, ce n’est pas un signe de pédagogie.

C’est un signe d’alerte.

Un DSI moderne doit certes être un stratège.

Mais il doit aussi :

– comprendre les mécanismes de base,

– sentir les risques,

– repérer les approximations techniques,

– challenger les prestataires,

– interroger les architectures,

– lire un schéma,

– comprendre un backlog,

– maîtriser les concepts fondamentaux de cyber, cloud, réseau, data.

Sinon, ce n’est pas un DSI.

C’est un directeur administratif chargé d’un domaine qu’il ne connaît plus.

La perte de crédit auprès des équipes

L’autre conséquence est interne : la crédibilité.

Les équipes techniques respectent un DSI qui comprend leurs contraintes, leurs limites, leurs arbitrages.

En revanche, elles se ferment dès qu’elles sentent que leurs interlocuteurs prennent des décisions sans en saisir les implications.

Un DSI totalement déconnecté du concret “perd la salle”.

Ses discours ne portent plus.

Ses arbitrages paraissent arbitraires.

Ses priorités semblent politiques.

Et les talents techniques finissent par partir vers des organisations où l’on parle leur langue.

Le modèle du DSI-hybride : stratège, manager… et encore un peu geek

Les organisations les plus performantes ont un profil commun :

un DSI capable d’être autant à sa place en comité exécutif que devant un tableau blanc avec l’architecte.

Ce profil hybride possède trois forces :

1. Il comprend le terrain

Il ne code plus au quotidien, mais il sait challenger une solution.

Il peut sentir qu’on lui “vend” un schéma trop simple.

Il détecte les risques en cinq minutes là où d’autres passent à côté.

2. Il protège ses équipes

Parce qu’il comprend la technique, il sait défendre ses équipes contre :

– les délais irréalistes,

– les budgets insuffisants,

– les prestataires toxiques,

– les projets mal cadrés.

3. Il prend de meilleures décisions

Car ses arbitrages sont fondés sur une compréhension réelle des contraintes.

Et non sur une narration PowerPoint.

C’est ce type de DSI — stratège et technicien — qui fait progresser un SI.

Les DSI de transition montrent la voie

Les DSI de transition incarnent souvent le meilleur du modèle hybride.

Ils arrivent sur le terrain, rencontrent les équipes, plongent dans les logs, étudient les flux, cartographient l’infra, challengent les prestataires.

Ils ne se contentent pas d’être des “managers”.

Ils reprennent contact avec la réalité opérationnelle.

Pourquoi cela fonctionne-t-il si bien ?

Parce qu’un DSI de transition n’a pas le luxe de la politique interne :

il doit produire des résultats rapides.

Et pour produire vite, il faut comprendre vite.

Donc retourner à la technique.

Se reconnecter à la technique : une nécessité, pas une nostalgie

Il ne s’agit pas de redevenir administrateur système ou développeur.

Il s’agit de redevenir légitime.

De comprendre les enjeux techniques au bon niveau pour piloter, arbitrer et anticiper.

Ce retour à la technique est aussi un moyen de :

– contrer les discours approximatifs,

– ne plus dépendre d’un expert unique,

– résister aux prestataires,

– reprendre la main sur les budgets,

– anticiper les risques cyber,

– rétablir une culture de vérité technique dans l’organisation.

Ce n’est pas un retour en arrière.

C’est un retour au rôle premier du DSI : assurer que le système d’information fonctionne, évolue et protège l’entreprise.

Conclusion : le DSI moderne n’a pas le droit d’être déconnecté

Les entreprises qui réussiront leur transformation numérique sont celles où les DSI n’auront pas abandonné la technique.

Celles où la stratégie sera éclairée par la compréhension, et non par la présentation.

Car dans un monde où tout devient numérique, Cloud, data, IA, automatisation, cyber…

un DSI sans technique est un DSI sans vision.

Le futur appartient au modèle hybride :

le DSI stratège… mais encore un peu geek.

Celui qui pense le SI, mais qui comprend aussi ce qui se passe derrière l’écran.


En savoir plus sur GDL T&C

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Comments are closed.

En savoir plus sur GDL T&C

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture