
« J’ai du mal à lire vos slides. » Le DG, pourtant bienveillant, venait de tuer en trois secondes l’effet du comité stratégique. La feuille de route IT présentée était dense, technique, truffée d’acronymes. Derrière moi, le DAF levait un sourcil. Le DRH feuilletait sans conviction les pages imprimées. Personne ne disait que le fond était mauvais. Mais le message ne passait pas.
Cette scène, je l’ai vécue. Et j’en ai compris la leçon : une feuille de route DSI ne sert à rien si elle ne parle pas à ceux qui financent, arbitrent et dirigent.
En mission, l’un de mes premiers réflexes est de reconstruire une feuille de route lisible, stratégique, orientée valeur. Pas pour faire joli. Mais pour permettre au COMEX de décider, de prioriser, de comprendre. Et donc… de soutenir.
La plupart du temps, je retrouve un document PowerPoint de 30 pages, trop technique, ou un fichier Excel tentaculaire. Tout y est : projets, dates, budgets, dépendances… mais rien n’émerge. L’information est présente mais non hiérarchisée. L’alignement avec les enjeux de l’entreprise est flou. Et surtout : il n’y a aucune narration.
Or une feuille de route, c’est une histoire qu’on raconte à une organisation. Elle doit être simple, logique, crédible. Elle doit dire : “voilà d’où on part, voilà où on va, voilà pourquoi ça compte.”
Quand je construis une roadmap DSI, je commence par définir 3 à 5 grands axes de transformation. Pas des projets, pas des outils. Des orientations stratégiques. Par exemple : Sécuriser les infrastructures. Améliorer l’expérience utilisateur. Accompagner la croissance internationale. Réduire les coûts récurrents IT. Soutenir les directions métier.
Ces axes deviennent des piliers de discours. Tout projet s’y rattache. Tout arbitrage s’y appuie. Le DG n’a pas besoin de connaître le détail des migrations, mais il veut comprendre les bénéfices pour l’entreprise.
Ensuite, je hiérarchise les chantiers en 3 horizons temporels : immédiat (0-6 mois), structurant (6-18 mois), transformationnel (18-36 mois). Cela évite les listes interminables. Cela donne de la perspective. Et surtout, cela rassure : oui, on fait des quick wins, mais on prépare aussi l’avenir.
Je veille à ce que chaque chantier présenté réponde à au moins un des critères suivants :
– Réduction du risque
– Amélioration de la performance opérationnelle
– Soutien direct à une direction métier
– Amélioration mesurable de la satisfaction utilisateur
– Gain de robustesse ou de souveraineté
Ce filtre me permet d’évacuer les projets gadget ou purement techniques. Ceux que les équipes IT aiment… mais que personne ne comprend ni ne finance.
Je construis toujours une page de synthèse visuelle, que j’appelle “la carte stratégique SI”. Elle montre, en une slide, les grands axes, les projets associés, les indicateurs clés, les interdépendances. J’y ajoute les 3 risques principaux identifiés et les points d’attention du trimestre.
Cette page devient le support de discussion COMEX. Elle remplace les 40 slides d’avant. Elle oriente. Elle fédère. Elle rend possible une vraie gouvernance.
Pour la rendre vivante, je l’actualise tous les mois avec le PMO. Et je la présente moi-même en comité de pilotage ou en comité stratégique. Pas en récitant. En racontant ce qui a changé, ce qui bloque, ce qui avance. En soulignant les impacts business.
Et surtout : je parle le langage des dirigeants.
– Je ne dis pas “upgrade de la couche middleware Oracle”. Je dis “réduction du risque d’indisponibilité sur la chaîne logistique”.
– Je ne dis pas “refonte de l’AD”. Je dis “sécurisation des accès critiques et réponse aux audits conformité”.
– Je ne dis pas “refonte de l’outil RH”. Je dis “accélération du traitement des mobilités internes et des entretiens annuels”.
Ce n’est pas de la vulgarisation. C’est de la stratégie appliquée.
Une bonne feuille de route DSI, ce n’est pas un plan IT. C’est un outil de management transversal. Elle permet de dire non à des demandes dispersées. Elle permet de justifier des investissements. Elle permet de rythmer l’action collective.
Et surtout : elle installe la DSI comme un acteur majeur de la transformation de l’entreprise. Pas comme un centre de coût. Pas comme un support invisible.
Dans toutes mes missions, une fois la roadmap établie, les tensions redescendent. Les projets reprennent du sens. Le DAF peut piloter les CAPEX. Le DRH comprend le rôle du digital. Le marketing trouve enfin un interlocuteur pour ses outils. La DSI cesse de se battre seule.
Une feuille de route bien construite, bien défendue, bien gouvernée, est un levier immense de transformation.
Un DSI de transition n’est pas là pour maintenir le système.
Il est là pour construire une vision IT qui engage, qui relie et qui inspire.
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