Comment se porte l’emploi dans les secteurs qui utilisent le plus l’intelligence artificielle ? L’alerte discrète de l’Insee sur les jeunes

L’intelligence artificielle avance vite, et désormais les statistiques publiques françaises commencent à mesurer ses premiers effets concrets sur l’économie réelle. Pour la première fois, l’Insee s’est penché explicitement sur la façon dont l’essor de l’IA générative pourrait déjà modifier l’emploi dans les secteurs qui y sont les plus exposés. Le constat est loin d’être simpliste. Non, l’IA n’a pas encore provoqué un effondrement général du marché du travail. Mais oui, des signaux assez nets apparaissent déjà, et ils concernent d’abord les jeunes. 

Le point de départ, c’est la diffusion rapide de ces technologies dans les entreprises. En 2024, 10 % des entreprises françaises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’intelligence artificielle, contre 6 % en 2023. La progression est donc très rapide en un an. Elle touche toutes les tailles d’entreprise, mais reste particulièrement marquée dans les plus grandes structures, où le taux d’adoption atteint 33 % pour les entreprises de 250 salariés ou plus. 

Cette diffusion est aussi très inégale selon les secteurs. Les entreprises du secteur de l’information et de la communication sont de loin les plus utilisatrices, avec 42 % d’entre elles qui déclarent recourir à au moins une technologie d’IA en 2024. Viennent ensuite les activités spécialisées, scientifiques et techniques à 17 %, puis l’immobilier à 14 %, les services administratifs et de soutien à 11 %, et le commerce à 10 %. À ce stade, l’IA reste donc d’abord un phénomène fortement concentré dans les secteurs déjà les plus numérisés et les plus proches des métiers de la donnée, du logiciel, du contenu et de l’automatisation des tâches intellectuelles. 

Ce qui intéresse l’Insee, toutefois, ce n’est pas seulement le rythme d’adoption des outils. C’est leur possible impact sur l’emploi. Dans sa note de conjoncture publiée le 24 mars 2026, l’institut consacre un éclairage spécifique à cette question. Il souligne que l’IA a connu un tournant avec l’avènement des grands modèles de langage ces dernières années, et notamment depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022. Pour l’Insee, cette rupture est suffisamment rapide et profonde pour être susceptible d’affecter l’activité économique à court terme, non seulement par la demande, mais aussi par l’offre. 

Le point important, c’est que les secteurs les plus exposés ne s’effondrent pas nécessairement en activité. Au contraire, dans les activités informatiques et les services d’information, l’Insee montre que la valeur ajoutée continue de progresser davantage que l’emploi. Au quatrième trimestre 2025, la valeur ajoutée du secteur se situait 188 points au-dessus de son niveau moyen de l’an 2000, contre 131 points pour l’emploi. Cela suggère un phénomène classique en économie : un gain de productivité. En d’autres termes, le secteur continue à produire davantage, mais avec une dynamique d’emploi moins favorable qu’auparavant. 

C’est ici que le sujet devient particulièrement sensible. L’Insee observe en France un ajustement de l’emploi qui semble se concentrer sur les jeunes dans plusieurs secteurs exposés a priori à l’IA. Au quatrième trimestre 2025, l’emploi salarié des 15-29 ans hors alternants recule de 7,4 % sur un an dans les activités informatiques et les services d’information. Le recul est de 5,8 % dans l’édition et de 3,7 % dans les activités de conseil en gestion, alors que l’emploi salarié privé de l’ensemble du secteur marchand non agricole ne baisse que de 0,7 %. 

L’un des enseignements les plus frappants de l’étude tient à la structure même de cette baisse. Entre le quatrième trimestre 2023 et le quatrième trimestre 2025, l’emploi dans les activités informatiques et services d’information s’est contracté de 3,0 %, et cette baisse est entièrement portée par les jeunes hors alternants, dont la contribution atteint -3,8 points. Même logique dans l’édition, où la baisse de l’emploi des 15-29 ans contribue pour -1,7 point à une baisse totale de -1,8 %. Dans le conseil en gestion et les activités de sièges sociaux, l’emploi total reste plutôt orienté à la hausse, mais on y observe malgré tout un recul de l’emploi des jeunes. 

Autrement dit, l’alerte de l’Insee ne porte pas d’abord sur une destruction massive et visible de postes occupés par des salariés expérimentés. Elle porte sur un autre mécanisme, plus discret mais potentiellement plus structurant : le ralentissement des portes d’entrée. C’est d’ailleurs la formulation même retenue dans la note. Selon l’institut, ces résultats semblent suggérer que l’ajustement de l’emploi vis-à-vis de l’IA se concrétise d’abord par un ralentissement des entrées et des recrutements sur les positions de début de carrière, plutôt que par une contraction généralisée de l’emploi. 

Cette nuance est essentielle. Elle signifie que l’IA ne remplace pas nécessairement, à ce stade, des populations entières de salariés déjà en place. En revanche, elle semble commencer à modifier la logique de recrutement dans certains métiers où les tâches d’entrée de carrière étaient précisément celles qui servaient traditionnellement d’apprentissage : rédaction de premiers contenus, analyse documentaire, production de supports, traitements informationnels répétitifs, assistance à la programmation, recherche, synthèse, ou certaines briques de conseil. L’effet n’est donc pas forcément spectaculaire dans les statistiques globales, mais il peut être brutal pour les nouvelles générations qui cherchent à entrer sur le marché du travail. Cette interprétation découle des résultats observés par l’Insee, même si l’institut reste prudent sur la causalité exacte. 

Car prudence il y a. L’Insee ne dit pas que toute la baisse d’emploi des jeunes dans ces secteurs serait mécaniquement causée par l’IA générative. L’environnement macroéconomique compte aussi. La croissance française est restée limitée à 0,9 % en 2025, dans un contexte plus général de ralentissement du marché du travail. Il est donc possible qu’une partie de la baisse observée relève de la conjoncture, et non d’un pur effet technologique. Mais le fait que le retournement soit visible précisément dans des secteurs jugés plus exposés à l’IA, et qu’il touche en priorité les débuts de carrière, conduit l’Insee à considérer le signal comme sérieux. 

Ce que dit aussi cette étude, en creux, c’est que la France entre dans une phase nouvelle du débat sur l’intelligence artificielle. Pendant des mois, voire des années, la discussion a surtout été théorique. Allait-on vers une destruction massive de l’emploi ? Vers une simple augmentation de productivité ? Vers une transformation des tâches ? Désormais, le sujet n’est plus seulement doctrinal. Les premières traces apparaissent dans les données françaises. Elles ne racontent pas une apocalypse. Mais elles ne racontent pas non plus une transition neutre ou indolore. 

Pour les jeunes diplômés, notamment dans les filières numériques, éditoriales, informationnelles ou de conseil, l’enjeu devient donc très concret. Si l’IA automatise une partie des tâches autrefois confiées aux juniors, le risque est double. D’une part, les entreprises peuvent réduire leurs recrutements d’entrée de gamme. D’autre part, elles peuvent relever d’emblée le niveau d’exigence attendu, en demandant à des débutants d’être déjà plus autonomes, plus spécialisés, ou capables de superviser des outils automatisés plutôt que d’apprendre progressivement par l’exécution. Là encore, c’est une extrapolation raisonnable à partir du diagnostic posé par l’Insee sur le ralentissement des entrées de carrière. 

Cette situation pose une question politique et économique majeure. Si l’IA améliore la productivité mais fragilise l’accès des jeunes aux premiers emplois qualifiés, alors le problème n’est pas seulement technologique. Il devient social. Une économie peut gagner en efficacité tout en affaiblissant ses mécanismes d’intégration professionnelle. Or un pays qui ferme ses sas d’entrée finit toujours par fabriquer plus de frustration, plus d’inégalités d’accès, et plus de déclassement ressenti.

L’étude de l’Insee ne tranche pas encore tous les débats. Elle ne dit pas que l’IA détruira durablement plus d’emplois qu’elle n’en créera. Elle ne dit pas non plus que les métiers exposés sont condamnés. Mais elle apporte un point de repère très important : dans les secteurs qui utilisent le plus l’IA, l’emploi résiste moins bien pour les jeunes que pour le reste du marché du travail, et ce phénomène est désormais visible dans les statistiques françaises. 

En somme, l’IA ne fait pas encore disparaître le travail au sens large. Elle semble plutôt, pour l’instant, redessiner la hiérarchie des opportunités. Et les premiers à en payer le prix pourraient bien être ceux qui tentent simplement d’entrer dans la vie active.


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