L’intelligence artificielle américaine n’est pas un service public mondial

Pendant des années, les entreprises européennes ont construit leur transformation numérique sur une promesse implicite : les technologies américaines resteraient disponibles, accessibles et relativement neutres. Il suffisait de souscrire un abonnement, de connecter une API et de respecter les conditions contractuelles du fournisseur.

Le cloud semblait avoir aboli les frontières. L’intelligence artificielle générative devait achever cette mondialisation technologique. Un développeur français, allemand, canadien ou japonais pouvait théoriquement accéder aux mêmes modèles qu’une entreprise de la Silicon Valley.

Cette vision vient de prendre un sérieux coup de vieux.

En juin 2026, l’administration américaine a ordonné à Anthropic de bloquer l’accès à ses modèles les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5, pour tout ressortissant étranger. Dans l’impossibilité de distinguer immédiatement les utilisateurs autorisés des autres, l’entreprise a suspendu ces modèles pour l’ensemble de ses clients. Une société américaine de logiciels juridiques a engagé une procédure contre le gouvernement, affirmant que la coupure avait paralysé son équipe de développement canadienne et créé un préjudice « immédiat, irréparable et existentiel ». (Reuters)

Quelques jours plus tard, Washington a partiellement assoupli sa décision. Mythos 5 a pu être réactivé, mais uniquement pour un peu plus d’une centaine d’organisations américaines considérées comme fiables. Les autres entreprises, y compris américaines, sont restées exclues. Dans le même temps, OpenAI a retardé le lancement public de GPT-5.6 à la demande du gouvernement américain et limité son accès à un petit groupe de partenaires préalablement identifiés. (Reuters)

L’événement dépasse largement le cas d’Anthropic ou d’OpenAI. Il marque un changement de nature de l’intelligence artificielle.

De produit commercial à actif stratégique

Les modèles les plus avancés ne sont plus considérés comme de simples logiciels. Pour les États-Unis, ils deviennent des actifs stratégiques comparables aux semi-conducteurs de pointe, aux technologies quantiques, aux capacités cryptographiques ou à certains équipements militaires.

La décision américaine peut se comprendre du point de vue de la sécurité nationale. Un modèle particulièrement performant en cybersécurité peut faciliter la détection de vulnérabilités, mais aussi accélérer la préparation d’attaques sophistiquées. Il peut contribuer à la recherche scientifique, mais également à des programmes militaires, biologiques ou de renseignement.

Le gouvernement américain ne souhaite donc plus seulement contrôler l’exportation des processeurs nécessaires à l’entraînement des modèles. Il commence à contrôler l’accès aux capacités cognitives produites par ces processeurs.

L’Executive Order du 2 juin 2026 établit ainsi un cadre dans lequel les développeurs peuvent présenter certains modèles de pointe aux autorités américaines avant leur diffusion. L’objectif déclaré consiste à concilier innovation, sécurité nationale et leadership technologique. (The White House)

Sur le principe, la démarche n’est pas absurde. Aucun gouvernement responsable ne laisserait circuler sans précaution une technologie pouvant avoir des conséquences majeures sur la cybersécurité nationale.

Mais l’épisode révèle une vérité beaucoup plus inconfortable pour les Européens : ce qui est commercialement disponible aujourd’hui peut devenir politiquement inaccessible demain.

Un abonnement ne crée aucun droit souverain.

Le bouton d’arrêt existe

De nombreuses entreprises européennes intègrent désormais l’intelligence artificielle dans leurs processus critiques : développement logiciel, détection des fraudes, analyse contractuelle, support aux utilisateurs, cybersécurité, production documentaire, recherche pharmaceutique ou assistance au diagnostic.

Elles construisent parfois des produits entiers autour d’un modèle propriétaire distant. Leur application ne possède pas réellement l’intelligence qu’elle commercialise. Elle appelle une interface exploitée par une entreprise étrangère, sur une infrastructure étrangère, dans un cadre juridique étranger.

Jusqu’à présent, le risque principalement étudié était celui de la défaillance du fournisseur, de l’augmentation des prix, de la modification d’une API ou d’un incident de sécurité.

Il faut désormais ajouter un risque géopolitique : l’accès peut être restreint par décision administrative.

La question ne concerne pas seulement les relations entre les États-Unis et la Chine. La directive visant Anthropic s’appliquait à « tout ressortissant étranger ». Des développeurs canadiens employés par une entreprise américaine se sont retrouvés privés d’accès. Des salariés non américains présents aux États-Unis pouvaient également être concernés.

Cela signifie qu’une entreprise européenne peut être parfaitement respectueuse de la loi, cliente depuis plusieurs années, techniquement compétente et financièrement solvable, puis perdre l’accès au modèle dont dépend son activité.

Ce n’est pas une panne. Ce n’est pas une rupture contractuelle classique. C’est une décision souveraine prise par un autre État.

L’Europe découvre sa dépendance

Depuis des années, l’Union européenne parle de souveraineté numérique. Elle a produit des règlements ambitieux sur les données, les plateformes, la concurrence, la cybersécurité et l’intelligence artificielle.

Cette production normative n’est pas inutile. L’Europe a raison de protéger les citoyens, de fixer des limites et d’imposer des responsabilités aux acteurs technologiques.

Mais réglementer une technologie ne signifie pas la maîtriser.

L’Europe dépend encore massivement de fournisseurs extérieurs pour ses processeurs avancés, ses services cloud, ses grandes plateformes logicielles et une grande partie de ses modèles d’intelligence artificielle. Elle possède des chercheurs, des ingénieurs, des industriels et quelques entreprises remarquables, mais pas encore une chaîne technologique complète capable de garantir son autonomie.

La Commission européenne semble avoir pris la mesure du problème. Le 3 juin 2026, elle a présenté un paquet consacré à la souveraineté technologique, associant un Chips Act 2.0, un Cloud and AI Development Act et une stratégie européenne pour l’open source. Elle reconnaît explicitement la forte dépendance de l’Europe envers les fournisseurs non européens pour les technologies numériques essentielles. (Stratégie numérique européenne)

Le projet CADA prévoit notamment le développement des capacités de calcul, des centres de données, des « AI Factories » et des « AI Gigafactories », ainsi qu’un cadre européen d’évaluation de la souveraineté des services cloud et d’intelligence artificielle. (Stratégie numérique européenne)

La direction est pertinente. Mais le temps réglementaire européen reste lent, alors que le temps technologique se mesure désormais en semaines.

La souveraineté ne se résume pas à héberger les données en Europe

Il existe également un risque de confusion sur le sens du mot souveraineté.

Un service n’est pas souverain simplement parce que les données sont hébergées dans un centre informatique situé en France. Si la plateforme appartient à une société américaine, utilise des composants américains, dépend de mises à jour américaines et reste soumise aux décisions des autorités américaines, sa localisation géographique ne suffit pas à garantir l’autonomie.

La souveraineté exige de maîtriser plusieurs couches : les processeurs, les infrastructures de calcul, les centres de données, les logiciels, les modèles, les outils d’orchestration, les compétences et les conditions d’exploitation.

Elle nécessite aussi de l’énergie. Les modèles avancés et les infrastructures de calcul consomment énormément d’électricité. Une Europe qui veut simultanément développer l’intelligence artificielle, fermer des capacités pilotables, limiter les infrastructures et ralentir la construction de centres de données devra tôt ou tard choisir entre ses ambitions contradictoires.

Il faut enfin des clients. L’Europe ne fera pas émerger de champions technologiques si les administrations et les grandes entreprises continuent d’acheter presque systématiquement les solutions dominantes américaines, tout en réservant aux acteurs européens les expérimentations marginales.

La commande publique devrait devenir un instrument de politique industrielle.

Ce que les DSI doivent changer immédiatement

Pour les directions des systèmes d’information, cet épisode doit provoquer une révision des architectures et des contrats.

Une application critique ne devrait plus dépendre directement d’une seule API propriétaire. Les entreprises doivent introduire une couche d’abstraction permettant de changer de modèle sans reconstruire tout le système.

Elles doivent également prévoir plusieurs niveaux de repli : un second fournisseur commercial, un modèle européen, un modèle ouvert pouvant être déployé localement et, pour les fonctions les plus sensibles, une solution fonctionnant sans connexion permanente à une plateforme extérieure.

Toutes les charges de travail n’exigent pas le modèle le plus puissant du marché. La classification des usages devient essentielle. Certaines tâches peuvent utiliser un modèle distant très performant. D’autres doivent rester sur une infrastructure privée. Les processus réellement critiques doivent disposer d’un mode dégradé.

La réversibilité doit être testée, et pas seulement écrite dans un contrat. Une entreprise qui affirme pouvoir changer de modèle mais qui n’a jamais exécuté cette bascule ne possède pas un plan de continuité. Elle possède une intention.

Il faut enfin intégrer le risque géopolitique aux analyses de dépendance fournisseur. La nationalité de l’éditeur, le droit applicable, les restrictions à l’exportation, la localisation des équipes et la disponibilité des composants deviennent des critères d’architecture.

L’autonomie n’est pas l’autarcie

Défendre l’autonomie technologique européenne ne signifie pas refuser les solutions américaines. Elles sont souvent excellentes et continueront à jouer un rôle essentiel.

L’objectif n’est pas l’autarcie, mais la liberté de choix.

Une entreprise autonome peut utiliser une technologie étrangère tout en conservant la capacité de fonctionner si celle-ci disparaît. Une entreprise dépendante confond commodité immédiate et sécurité durable.

Les États-Unis viennent de rappeler une évidence qu’ils n’ont jamais oubliée : une technologie stratégique sert d’abord les intérêts du pays qui la contrôle.

La Chine l’a compris depuis longtemps et développe ses propres processeurs, modèles, plateformes et infrastructures. Les États-Unis protègent désormais plus ouvertement leur avance. L’Europe, elle, commence seulement à mesurer le prix de sa dépendance.

L’intelligence artificielle américaine n’est pas un service public mondial. Elle peut être vendue à l’étranger tant que cette vente correspond aux intérêts américains. Elle peut être limitée dès que ces intérêts changent.

La souveraineté numérique européenne ne consiste donc plus à organiser des colloques, publier des cadres éthiques ou ajouter une clause contractuelle.

Elle consiste à pouvoir continuer à travailler le jour où quelqu’un, à Washington, décide d’appuyer sur le bouton.


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