Managers de transition : appelés comme des sauveurs, traités comme des gêneurs

Pour l’avoir vécu personnellement, et pour avoir recueilli les propos de nombreux autres managers de transition, il existe une réalité rarement dite : nous sommes très désirés avant d’arriver, puis souvent méprisés une fois en place.

On fait appel à nous lorsque l’organisation n’y arrive plus. Quand les projets n’avancent plus. Quand les équipes sont épuisées. Quand les décisions ont été repoussées pendant des mois. Quand les responsabilités sont floues. Quand les silos se sont installés. Quand les prestataires ne sont plus pilotés. Quand les indicateurs ne disent plus la vérité. Quand la situation est, parfois, déjà hors de contrôle.

À ce moment-là, l’entreprise cherche quelqu’un de solide. Quelqu’un qui entre vite dans le réel. Quelqu’un qui absorbe la complexité, remet de l’ordre, tranche, répare, protège, restructure, relance. On veut de l’expérience, de la hauteur, du courage, de la vitesse. On veut quelqu’un capable de faire en quelques mois ce que l’organisation n’a pas réussi à faire en plusieurs années.

Puis, une fois la mission commencée, le regard change.

Le manager de transition devient parfois celui qu’on tolère plus qu’on ne respecte. On lui rappelle qu’il n’est “que de passage”. On lui explique qu’il n’est “pas vraiment de la maison”. On lui conteste une légitimité que l’on était pourtant venu chercher. On attend de lui des miracles, mais sans toujours lui donner les moyens, les leviers, l’autorité ou la reconnaissance qui devraient aller avec la mission.

C’est l’un des grands non-dits de ce métier : nous sommes appelés parce que nous sommes nécessaires, puis contestés parce que notre présence révèle les insuffisances du système.

Car le manager de transition dérange. Il dérange parce qu’il voit vite. Il dérange parce qu’il pose les questions que l’organisation évite. Il dérange parce qu’il remet les responsabilités au bon endroit. Il dérange parce qu’il ne dépend pas des jeux politiques internes. Il dérange parce qu’il n’a pas passé dix ans à apprendre ce qu’il ne fallait surtout pas dire. Il dérange parce qu’il arrive avec une liberté que beaucoup n’ont plus.

Dans une DSI, cette tension est encore plus forte. Quand un manager de transition arrive dans une direction informatique, il trouve souvent des sujets critiques : dette technique, support en souffrance, cybersécurité insuffisamment structurée, fournisseurs mal maîtrisés, gouvernance confuse, projets sans sponsor réel, arbitrages jamais rendus, équipes brillantes mais usées. Il faut remettre de la clarté. Et la clarté, dans les organisations abîmées, est rarement accueillie avec enthousiasme par ceux qui profitaient du flou.

Alors le manager de transition avance. Il absorbe les tensions. Il prend les coups. Il transforme les réunions molles en décisions. Il remet des noms derrière les sujets. Il exige des livrables. Il alerte sur les risques. Il protège les équipes qui font vraiment le travail. Il assume une pression qui n’était parfois assumée par personne avant lui.

Et quand les choses s’améliorent, quand les projets repartent, quand les incidents baissent, quand les métiers retrouvent un interlocuteur, quand les équipes reprennent confiance, quand la direction générale recommence à voir clair, il arrive souvent que le système oublie de dire merci.

Pire encore : certains se réapproprient le résultat.

Ceux qui freinaient expliquent qu’ils avaient toujours soutenu. Ceux qui critiquaient disent qu’ils avaient tout anticipé. Ceux qui n’ont pas porté la charge viennent se placer dans la photo finale. Et celui qui a réparé repart parfois avec une poignée de main tiède, quand il ne repart pas avec l’étiquette commode de celui qui “n’était là que temporairement”.

C’est une erreur profonde.

Le manager de transition n’est pas un exécutant jetable. Il n’est pas une rustine RH. Il n’est pas un consultant décoratif chargé de produire des slides. Il est souvent celui que l’on appelle lorsque l’entreprise a besoin de courage mais n’arrive plus à le produire en interne.

Il n’a pas besoin d’être adulé. Il n’a pas besoin qu’on lui déroule le tapis rouge. Mais il a besoin que son rôle soit compris, respecté et assumé. Parce qu’on ne peut pas demander à quelqu’un de porter une situation difficile tout en lui expliquant qu’il ne compte pas vraiment.

Un bon manager de transition ne vient pas voler la place de quelqu’un. Il vient remettre l’organisation en état de fonctionner. Il vient réparer ce qui a été laissé trop longtemps sans décision. Il vient rendre possible ce qui était devenu bloqué. Il vient souvent protéger l’entreprise contre elle-même.

Et lorsqu’il réussit, le minimum n’est pas de lui construire une statue. Le minimum, c’est de reconnaître honnêtement ce qui a été fait.

Car dans beaucoup d’entreprises, on sait très bien appeler au secours.

Mais on sait beaucoup moins dire merci.


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