
Depuis vingt ans, la France entretient une fiction statistique soigneusement présentée comme un fait objectif : “les Français travaillent en moyenne 36 à 38 heures par semaine”. Ce chiffre est répété comme un mantra, brandi comme un gage de modernité sociale, et utilisé comme justification des politiques publiques sur la durée du travail, la retraite ou la productivité.
Mais cette moyenne est trompeuse, parce qu’elle mélange des réalités professionnelles radicalement opposées : temps partiel subi, emplois publics administratifs, métiers protégés, mais aussi cadres dirigeants, indépendants, entrepreneurs, professions techniques, cadres sup, ingénieurs, personnel soignant…
Le résultat est simple : la France ne repose pas sur une moyenne, mais sur une fracture profonde. D’un côté, une large partie de la population active travaille entre 28 et 35 heures par semaine. De l’autre, une minorité — mais une minorité décisive — travaille 50 à 60 heures, parfois davantage, souvent sans reconnaissance statistique ni politique. Cette disparité façonne tout : la productivité, la croissance, le financement du modèle social, et même le ressenti de justice ou d’injustice dans le pays.
Ceux qui travaillent peu : la zone de confort institutionnelle
Une part importante de la population active française bénéficie d’horaires réduits ou parfaitement encadrés. Près de 20 % des salariés sont à temps partiel, la majorité dans des secteurs non productifs au sens économique strict — services administratifs, emplois municipaux ou territoriaux, structures associatives, enseignement, fonctions de soutien, administratif d’entreprise.
Pour ces postes, la réalité est souvent entre 28 et 32 heures. Les semaines sont stables, sans pression, sans heures supplémentaires massives. Dans la fonction publique administrative, les organisations syndicales ont obtenu des régimes horaires proches de 32 à 35 heures selon les collectivités, avec un bloc de congés et de RTT largement supérieur au privé.
Cette France-là a une relation apaisée au travail. Elle se plaint de temps en temps de charges psychologiques, mais elle ne vit ni l’urgence, ni les responsabilités, ni la pression de la performance. Elle n’a jamais de mails tard le soir, pas de réunions à 20h, pas de projets explosifs qui durent six mois, pas de reporting hebdomadaire. Son temps de travail est visible, comptabilisé, sécurisé.
C’est pourtant cette population que les statistiques mesurent le plus facilement — car elle pointe, elle déclare ses heures, elle travaille dans des environnements administrés. Résultat : elle tire la moyenne vers le bas et donne l’illusion qu’un pays entier travaille “modérément”.
Ceux qui travaillent réellement beaucoup : les invisibles
À l’opposé, on trouve ceux qui tiennent le pays debout : cadres supérieurs, entrepreneurs, indépendants, experts techniques, professionnels de santé, managers, commerçants, artisans, dirigeants, et plus récemment toute la chaîne des métiers IT et numériques.
Pour eux, le temps de travail réel n’a rien à voir avec la statistique officielle. Un cadre dirigeant, un responsable informatique, un patron de PME, un médecin libéral, un indépendant ou un responsable de magasin travaillent 50 à 60 heures par semaine. Très souvent, leur semaine déborde : réunions tôt le matin, déplacements, crises, astreintes, urgences, dossiers à finaliser, mails tardifs ou nocturnes.
Dans les enquêtes Apec, 66 % des cadres déclarent dépasser régulièrement 45 heures par semaine. Mais les forfaits jours rendent ces heures invisibles : ils ne sont jamais comptabilisés dans les statistiques. Les indépendants, eux, tournent autour de 47 à 55 heures, et les commerçants ou artisans dépassent régulièrement 60 heures. Ce sont eux qui absorbent les variations économiques, les crises et les pics d’activité.
Cette France-là est le moteur du pays : innovation, production, gestion des infrastructures, médecine, ingénierie, technologies, commerce, industrie, logistique. Elle porte les responsabilités, la pression économique, la charge mentale, et souvent le poids du financement collectif via impôts, taxes et cotisations. Mais elle ne représente qu’environ 25 % de la population active. Cette minorité fournit l’essentiel de l’effort productif national.
Une moyenne entre 30 h et 60 h : mathématiquement absurde
Mettre dans la même équation
– une fonctionnaire administrative à 31 heures,
– un salarié temps partiel à 24 heures,
– et un cadre technique en transformation numérique à 58 heures
et en sortir une moyenne nationale de “35 à 37 heures” n’a pas de sens économique.
Le problème n’est pas que certains travaillent moins — une société équilibrée en a besoin. Le problème, c’est qu’on utilise cette moyenne pour prétendre que la France “travaille assez”, et que les réformes (retraite, productivité, compétitivité) doivent cibler tout le monde indistinctement.
En réalité, dans ce pays, une partie travaille pour deux.
Comparaison internationale : France, États-Unis, Chine
Quand on compare cette situation à la Chine et aux États-Unis, la fracture française devient encore plus visible.
Les États-Unis : culture du travail élevée, même pour la classe moyenne
Aux États-Unis, un salarié moyen travaille 1 800 à 1 900 heures par an, contre environ 1 600 en France. Ce n’est pas seulement une question de cadres : même les salariés du commerce, de l’industrie ou des services se situent autour de 40 à 45 heures par semaine.
Les cadres américains atteignent souvent 55 à 60 heures, mais ils ne sont pas isolés : l’ensemble du pays est au-dessus de nous. Le travail n’y est pas vu comme une contrainte mais comme une mobilité sociale. Et surtout, il existe une valorisation sociale de l’effort : travailler beaucoup est considéré comme normal ou même vertueux.
La Chine : le “996”, symbole de productivité agressive
En Chine, la norme dans les secteurs dynamiques (tech, industrie, commerce) est bien connue : le “996”, c’est-à-dire 9 h – 21 h, 6 jours par semaine.
Cela représente 72 heures hebdomadaires. Bien sûr, ce n’est pas toute la Chine — mais dans les zones urbaines productives, ce modèle fait partie de la culture économique.
Même hors 996, un employé chinois urbain travaille 45 à 50 heures. Les cadres dépassent souvent 60. Le travail est valorisé comme participation directe à la puissance nationale. Le système n’est pas exempt d’abus, mais il produit une vigueur économique sans équivalent.
La France comparée
Ce que montrent les comparaisons :
– La France a une minorité qui travaille autant qu’un cadre américain ou chinois.
– Mais elle a une majorité qui travaille nettement moins que l’équivalent occidental.
– Et le système social repose principalement sur ceux qui travaillent le plus.
Les États-Unis ont une pyramide où presque tout le monde tourne entre 40 et 50 heures.
La Chine a une pyramide où une partie énorme de la population est au-delà de 50 heures.
La France a une pyramide où un grand bloc travaille 30 à 35 heures, et un petit bloc 55 à 60 heures, ce qui est intenable à long terme.
Une fracture qui nourrit la frustration
Les cadres supérieurs, les indépendants, les responsables d’équipes, les dirigeants, les ingénieurs, les techniciens spécialisés ressentent souvent une profonde injustice. Ce sont eux qui :
– travaillent le plus,
– subissent le plus de stress,
– financent le plus le système,
– prennent les risques,
– subissent la pression fiscale la plus importante.
Mais ce sont aussi eux que le discours politique traite souvent de “privilégiés”, alors que leur temps de travail réel est parmi les plus élevés du pays.
La disparité horaire devient une disparité morale : ceux qui portent le pays se sentent incompris, culpabilisés, et parfois même méprisés.
Vers quel modèle allons-nous ?
Trois modèles existent dans le monde :
– Le modèle français actuel : petite élite qui porte tout, grande majorité qui travaille modérément.
– Le modèle américain : implication généralisée, mobilité, valorisation du travail.
– Le modèle chinois : travail intensif collectif, souvent au détriment de la qualité de vie.
La France devra choisir.
Car un pays où une minorité travaille 55 heures pour financer une majorité à 32 heures ne peut pas fonctionner indéfiniment sans tensions économiques ou sociales.
La question n’est pas de travailler tous comme en Chine.
La question est de reconnaître enfin la fracture, de cesser de dissimuler la réalité derrière une moyenne, et d’adapter les politiques publiques à la vérité du terrain : la France tourne grâce à ceux qui ne comptent jamais leurs heures.
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